Journal LA CROIX : une journaliste se livre à une étonnante masturbation intellectuelle autour de la morale catholique

Par Phillippe Marie

Il fallait oser. Pour expliquer à ses lecteurs ce que l’Église pense de la masturbation, la journaliste de LA CROIX commence par raconter son petit-déjeuner avec son père, la lecture du Télégramme, un message reçu sur Instagram et son footing dans les bois. Quelques foulées plus tard, la voilà confrontée à cette grande interrogation théologique : toute masturbation est-elle vraiment « intrinsèquement désordonnée » ? Le lecteur qui espérait une réflexion sur la chasteté, la liberté intérieure ou la vocation chrétienne du corps devra patienter. Il lui faudra d’abord traverser les états d’âme de la chroniqueuse, les préoccupations d’une lectrice d’Instagram et les confidences d’un prêtre rencontré en terrasse.

On connaissait la théologie morale. La Croix semble désormais lui préférer le journal intime.

Le plus remarquable est que la réponse à la question posée figure noir sur blanc dans l’article. Le paragraphe 2352 du Catéchisme affirme que la masturbation constitue un acte « intrinsèquement et gravement désordonné ». La journaliste le cite. Elle sait donc parfaitement ce que l’Église enseigne. Pourquoi, dès lors, présenter cet enseignement sous la forme d’une interrogation telle LA question du moment ?

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Toute l’habileté de la chronique consiste à déplacer le sujet. On part d’une question de morale objective pour aboutir à des considérations psychologiques, des situations individuelles et des réflexions sur le rapport au corps. De son coté, le Catéchisme distingue précisément la qualification morale d’un acte de la culpabilité personnelle de celui qui le commet. L’immaturité affective, les habitudes ou l’angoisse peuvent atténuer considérablement cette responsabilité. Cela ne transforme pas pour autant un acte jugé désordonné en acte moralement bon.

Cette distinction aurait pu constituer le cœur de l’article. Elle aurait surtout évité de donner l’impression que deux mille ans de réflexion chrétienne attendent encore leur validation par les débats d’Instagram.

La chronique interroge ensuite une « sexothérapeute catholique », Hélène Dumont, qui explique les différentes fonctions psychologiques que peut remplir la masturbation. La spécialiste précise que son rôle professionnel n’est pas de déterminer ce qui relève du péché. Mais la construction de la chronique lui confère paradoxalement une place centrale dans l’appréciation de l’enseignement catholique. Que certaines pratiques soient associées à l’anxiété ou à des souffrances affectives constitue une donnée clinique. Que des femmes souffrant de troubles sexuels aient besoin d’un accompagnement thérapeutique est une évidence. Rien de tout cela ne tranche la question morale posée par le Catéchisme.

On ne demande pas à un confesseur de traiter un trouble médical. Pourquoi demanderait-on implicitement à une approche thérapeutique de relativiser une doctrine morale ?

Autre curiosité : les jeunes catholiques qui s’interrogent sur la moralité de leurs actes semblent presque devenir suspects de rigidité. La chronique évoque le retour d’une pastorale du « permis/défendu », comme si demander ce qui est bien ou mal révélait une compréhension particulièrement pauvre de la foi. Mais depuis quand le désir de conformer sa conduite à l’enseignement de l’Église serait-il une régression ?

Un jeune qui s’interroge sur la chasteté cherche peut-être simplement à comprendre ce que signifie vivre chrétiennement dans une société saturée de sollicitations sexuelles. On peut lui parler de liberté, de maîtrise de soi, de grâce, de confession et de miséricorde. On peut surtout lui expliquer que la chasteté n’est pas une obsession de la pureté, mais une vertu qui ordonne le désir à l’amour véritable. Encore faudrait-il prendre cette aspiration au sérieux.

La Croix, ou l’art de poser des questions dont elle connaît les réponses

En février, La Croix se demandait déjà si un « sex-shop » pouvait être « catho-compatible ». En octobre, voici donc la masturbation soumise à un nouvel examen. À quand une chronique pour déterminer si les sept péchés capitaux sont toujours d’actualité, ou si le sixième commandement mérite quelques aménagements à la lumière des dernières tendances des réseaux sociaux ? La plaisanterie serait simplement facile si elle ne révélait pas un problème éditorial plus sérieux. Personne ne reproche à un journal catholique d’aborder les questions sexuelles. Elles touchent à l’intimité, à la souffrance, à la vie conjugale et à la formation des consciences. Elles exigent précisément autre chose que des provocations de rubrique style journal  » PODIUM » ( crée par Claude François) et des interrogations artificiellement entretenues.

La chronique cite d’ailleurs Léon XIV rappelant que la morale chrétienne ne se réduit pas à la sexualité et que la justice, la liberté et la dignité humaine méritent une attention prioritaire. Fort bien. Mais cette hiérarchie des préoccupations ne signifie nullement que l’enseignement sur la sexualité serait devenu facultatif. Et l’on pourrait retourner l’observation à La Croix : si tant d’autres sujets méritent l’attention des catholiques, pourquoi revenir avec une telle insistance à la masturbation et aux sex-shops ?

À force de vouloir paraître affranchi des vieux interdits, le quotidien finit par donner le spectacle d’une étrange dépendance aux questions qu’il prétend relativiser.

Le véritable courage intellectuel ne consiste pas à mettre un point d’interrogation après chaque affirmation du Catéchisme. Il consiste parfois à expliquer clairement une doctrine devenue impopulaire, sans caricaturer ceux qui s’efforcent de la vivre. On sait que La Croix perd des lecteurs. En juillet 2026, sa diffusion payée reculait encore de 7,34 % sur un an, selon les données ACPM rapportées par Les Clés de la presse. Quant à son positionnement éditorial, de plus en plus éloigné des sensibilités catholiques traditionnelles, il ne semble guère lui réussir. Mais est-ce une raison pour chercher à tout prix de nouveaux sujets de controverse, jusqu’à transformer la morale sexuelle de l’Église en feuilleton journalistique ?

À force de vouloir paraître moderne, de questionner ce qui est établi et de traiter la doctrine catholique comme une opinion parmi d’autres, La Croix prend surtout le risque de perdre ce qui faisait sa singularité. Un journal catholique qui semble embarrassé par l’enseignement catholique : voilà peut-être le véritable sujet d’une prochaine chronique.

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